>>Ovide : les Amours, livre I.

 

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15

 

EPIGRAMME
Ouvrage d'Ovide, nous étions naguère en cinq livres : nous ne sommes plus que trois. L'auteur a préféré cette forme à la première, A supposer que, maintenant, tu n'éprouves aucun plaisir à nous lire, du moins ton ennui sera diminué des deux livres supprimés.

 

1
J'allais chanter, sur un rythme majestueux, tes armes, la fureur des combats; au sujet convenait le mètre : le second vers du poème était égal au premier. On dit que Cupidon se mit à rire et qu'il y retrancha furtivement un pied. " Cruel enfant, qui t'a donné ce droit sur la poésie ? Chantres inspirés des Piérides, nous ne sommes pas de ta bande. Que dirait-on, si Vénus dérobait les armes de la blonde Minerve et si la blonde Minerve agitait les torches ardentes ?
Approuverait-on de voir Cérès régner sur les forêts qui couvrent les montagnes et la vierge au carquois présider à la culture des champs ? S'aviserait-on de mettre une lance aiguë aux mains de Phébus à la belle chevelure, pendant que Mars toucherait la lyre d'Aonie ? Grand et trop puissant déjà est ton empire, enfant. Pourquoi ton ambition vise-t-elle une besogne nouvelle ? Ou bien l'univers entier est-il à toi ?
A toi la délicieuse vallée de l'Hélicon ? C'est à peine si désormais Phébus même serait maître assuré de sa lyre. Un premier vers s'est fièrement campé en tête d'une nouvelle page; celui qui suit vient affaiblir mon élan. Et je n'ai pas le sujet approprié à un rythme plus léger, soit un jeune garçon, soit une jeune fille aux longs cheveux bien soignés. J'avais à peine fini de me plaindre que, ouvrant soudain son carquois, le dieu prit des traits destinés à me percer, banda vigoureusement sur son genou son arc recourbé et dit: " Tiens, poète inspiré, voilà une matière pour tes chants. Malheureux que je suis ! elles étaient. bien dirigées, les flèches de l'enfant. Je brûle, et dans mon cœur qui était libre règne l'Amour. Que mon œuvre commence par des vers de six pieds et se pose sur des vers de cinq ! Adieu, guerres cruelles, vous et. le rythme qui vous est réservé ! Muse des myrtes qui fleurissent sur les rivages, ceins tes tempes aux cheveux blonds, toi dont les chants exigent onze pieds. "

 

2
D'où vient que ma couche me semble si dure, que mes couvertures ne restent pas à leur place sur mon lit, que j'ai passé sans sommeil cette nuit, toute cette nuit, et qu'à force de me retourner mes os fatigués me font mal ? Car, enfin, je m'en apercevrais, si quelque amour me tourmentait. A moins qu'il ne se glisse en moi et. n'entre en tapinois, par un art caché, me faire du mal ? Oui, ce doit être cela : ses flèches menues se sont fixées en mon sein et le cruel Amour met en révolution mon cœur, où il s'est installé en maître. Faut-il céder, ou, par ma résistance, attiser cette flamme soudaine ? Cédons : léger devient le fardeau, quand on sait le porter. J'ai vu, de mes yeux, quand on remue une torche, que les flammes agitées deviennent plus fortes ; j'ai vu qu'elles meurent quand personne ne la secoue. Moins de coups frappent les bœufs qui, par habitude, se plaisent au labour, que les jeunes bêtes rebelles au poids du joug nouveau pour eux. Un cheval est-il difficile ? On lui brise la bouche avec les durs mors en dents de loup. On lui fait moins sentir les rênes, quand il est fait aux harnais. L'Amour est un maître bien plus impérieux et bien plus cruel pour ceux qui ne se laissent pas faire que pour ceux qui se reconnaissent ses esclaves.
Eh bien! je le reconnais. Je m'ajoute à ton butin, Cupidon ; je te tends les mains en vaincu et me mets à ta merci. Plus n'est besoin de guerre ; je demande quartier, je demande la paix.
Il n'y aurait pas de gloire pour toi à avoir triomphé par les armes d'un homme désarmé. Couronne de myrtes ta chevelure, attelle les colombes de ta mère ; le char qui te convient, ton beau-père sera le premier à te le donner, et sur ce char qu'il t'aura donné, parmi les acclamations du peuple, tu te dresseras en triomphateur, guidant avec adresse ton attelage d'oiseaux. On fera défiler tes captifs, jeunes gens et jeunes filles. Ce cortège te fera un triomphe magnifique. Moi-même, ta dernière proie, je te suivrai avec ma récente blessure, et mon âme captive portera des chaînes toutes nouvelles. On fera défiler la Sagesse, les mains liées derrière le dos, et la Pudeur, et tout ce qui s'oppose aux troupes de l'Amour. Tu feras tout trembler : tendant ses bras vers toi, la multitude chantera à haute voix : " Io ! Triomphe !" Tu seras escorté par les Caresses, l'Illusion et la Passion furieuse, cette troupe de tes compagnes inséparables. Voilà les soldats avec lesquels tu soumets les hommes et les dieux : privé de tels auxiliaires, tu serais sans pouvoir. Toute joyeuse de ton triomphe, ta mère y applaudira des sommets de L'Olympe et répandra sur toi les roses préparées à côté d'elle. Pour toi, des pierreries rehausseront l'éclat de tes ailes, de ta chevelure ; tout doré toi aussi, tu t'avanceras sur tes roues dorées. Même alors, si je te connais bien, tu enflammeras mille cœurs ; même alors au passage tu feras mille blessures. Il ne se peut, quand tu le voudrais, que tes flèches connaissent le repos ; la flamme ardente brille autour d'elle par sa chaleur. Tel était Bacchus, quand il soumettait les terres que baigne le Gange; mais toi, tu es lourd pour des oiseaux, lui l'était pour des tigres.
Donc, comme je puis figurer dans ton divin triomphe, ne va pas, ô vainqueur, dépenser inutilement ta puissance contre moi. Vois Auguste, ton parent, et ses succès : les ennemis qu'il a vaincus, sa main, après les avoir vaincus, les protège.

 

3
Juste est ma prière : la femme dont je suis depuis peu la conquête doit m'aimer ou faire que je l'aime toujours. Mais j'ai trop demandé : qu'elle se laisse seulement aimer, et la déesse de Cythère aura exaucé toutes mes prières. Accepte un amant qui soit ton esclave pendant de longues années, un amant qui sache aimer d'un coeur pur et fidèle.
Si je n'ai pas, pour me recommander, l'illustre noblesse des vieilles familles, si mon ancêtre le plus reculé n'était qu'un chevalier, si, pour retourner mes champs, je n'ai pas besoin d'innombrables charrues, si mon père et ma mère doivent régler la dépense avec économie, en revanche j'ai pour alliés Phébus, les neuf compagnes du dieu. et le dieu qui inventa la vigne, en revanche l'Amour aussi qui me donne à toi, une fidélité à nulle autre seconde, une conduite irréprochable, une franchise sans détours, et la pudeur qui empourpre ma joue. Non, je n'aime pas cent femmes, je ne suis pas un voltigeur d'amour ; c'est toi, tu peux m'en croire, qui seras toujours l'objet de mes soins. C'est auprès de toi que je souhaite le bonheur de vivre les années que m'assure le fil des Parques, toi dont je veux que soit pleurée ma mort.
Consens à être la matière féconde de mes poésies, et mes poésies naîtront dignes de leur sujet. C'est la poésie qui a rendu célèbres Io, effrayée de se voir pousser des cornes, et la beauté qu'un amant abusa sous la forme d'un cygne, et celle qui, passant la mer sur un faux taureau, tenait de sa main virginale les cornes recourbées en dehors. Mes vers aussi, on les chantera par toute la terre, et toujours mon nom sera uni au tien.

 

4
Ton mari doit assister au même repas que nous : je prie les dieux que ce repas soit le dernier pour ton mari. Ainsi, ma bien-aimée, je devrai me borner à la regarder, comme un convive quelconque. Le plaisir de te toucher sera réservé à un autre ! Voluptueusement couchée au-dessous de lui a, tu auras la tête sur sa poitrine. C'est lui qui passera la main autour de ton cou quand il le voudra. Cesse de t'étonner si la chaleur du vin fit prendre les armes aux hommes à double forme pour ravir la blanche fille d'Atrax. Ma maison à moi n'est pas une forêt et mes membres ne sont pas attachés au corps d'un cheval ; c'est à peine, je crois, si je pourrai empêcher mes mains de te toucher. Apprends toutefois ce que tu auras à faire et ne laisse pas l'Eurus ni le tiède Notus emporter mes paroles.
Arrive avant. ton mari: ce qu'on pourra faire si tu arrives avant, je ne vois pas ; mais arrive tout de même avant. Lorsqu'il aura pris place sur le lit du festin, toi-même ira, l'air modeste, t'allonger à son côté ; que discrètement. ton pied touche le mien! Regarde-moi, regarde les mouvements de ma tête et le langage de ma physionomie ; épie mes signes furtifs et réponds-y. Des mots seront exprimés par mes sourcils, sans que je parle ; des mots que tu liras seront tracés par mes doigts, des mots écrits sur la table avec du vin. Lorsque tu penseras à l'ardeur de nos amours, touche de ton doigt délicat tes joues rougissantes. Si, en toi même, tu as à te plaindre de moi, qu'au bas de ton oreille s'arrête gracieusement ta main. Quand mes gestes ou mes paroles te feront plaisir, lumière de ma vie, roule ta bague longtemps autour de tes doigts. Touche la table de tes doigts comme les suppliants l'autel, lorsque tu souhaiteras à ton mari tous les maux qu'il mérite.
La boisson qu'il t'aura préparée, crois-moi, dis-lui de la boire lui-même ; puis, tout has, demande à l'esclave ce que tu désires. La coupe que tu lui auras rendue, je la prendrai tout de suite, et je boirai où tu auras bu. Si d'aventure ton mari t'offre un mets où il a déjà mordu, repousse ce qu'a déjà touché sa lèvre.
Ne souffre pas qu'il passe autour de ton cou son bras indigne de toi et ne pose pas ta tête délicate sur sa rude poitrine ; ne laisse pas ses doigts caresser la gorge el tes jolis seins; garde-toi surtout de lui donner un seul baiser. Si tu lui en donnes, ouvertement je me déclare ton amant. Je dirai : "Ces baisers sont à moi ", et je les revendiquerai. Ces caresses, du moins je les verrai ; mais celles que cache si bien la couverture, voilà celles dont le mystère causera mes craintes. N'enlace donc pas ta cuisse à la sienne, ne rapproche pas ta jambe, ne touche pas de ton pied délicat son pied grossier ! Hélas ! je crains cent choses de ce genre, parce que, cent fois, ma passion se les est permises ; ma propre expérience cause aujourd'hui la crainte qui me torture. Souvent, ma maîtresse et moi, pour ne pas différer la volupté, nous avons, sous la couverture qui nous cachait, mené jusqu'au bout le doux travail. Cela, tu ne le feras pas ; mais, pour que je ne te soupçonne pas de le faire, tiens ton buste en dehors de cette couverture complice.
Qu'à ta demande ton mari boive sans cesse (mais aux prières n'ajoute pas les baisers), et, tant qu'il boira, verse furtivement, si tu peux, du vin pur dans sa coupe. Quand il sera bien enseveli dans le sommeil et l'ivresse, les circonstances et le lieu nous inspireront. Lorsque tu te lèveras pour retourner chez toi et que nous nous lèverons tous, souviens-toi, je t'en prie, de te mettre au milieu du groupe; dans cette foule tu me trouveras ou bien je te trouverai. Alors touche de moi tout ce que tu pourras.
Hélas ! mes avis ne doivent servir que pour quelques heures. Je suis séparé de ma maîtresse; la nuit me l'enlève. La nuit., son mari va la tenir enfermée, et moi, triste et tout en larmes, je ne pourrai que la suivre tant que je pourrai, jusqu'au seuil de sa porte cruelle. Bientôt il prendra des baisers, bientôt il prendra plus que des baisers. Ce que tu m'accordes furtivement, tu seras contrainte de le lui accorder parce que c'est son droit. Mais accorde-le-lui de mauvais gré (cela dépend de toi) et donne-toi l'air d'être contrainte; que tes caresses soient muettes et que Vénus lui soit contraire. Si mes vœux sont entendus, je souhaite même qu'il n'éprouve aucune jouissance, ou, du moins, que toi tu n 'y participes pas.
Au reste, quelle que soit l'issue de cette nuit, demain proteste énergiquement qu'il n'a rien eu de toi.

 

5
La chaleur était. brûlante et le jour avait accompli plus de la moitié de sa course. Je me mis sur mon lit pour me reposer. Un des volets de ma fenêtre était ouvert, l'autre fermé ; la clarté était à peu près celle qui règne habituellement dans les forêts, celle du demi-jour, ou la faible lueur du crépuscule, lorsque Phébus s'enfuit, ou que la nuit n'est plus, et que, cependant, il n'est pas encore jour. Telle est la lumière qui convient pour accueillir les timides beautés ; leur chaste pudeur espère y trouver un abri.
Voici venir Corinne ; elle se voile de sa tunique flottante ; ses cheveux cachent de chaque côté son cou blanc. Telle était, dit-on, la belle Sémiramis marchant vers la couche nuptiale, telle Laïs que tant d'hommes aimèrent. Je lui arrachai sa tunique, d'ailleurs le tissu fin ne m'en gênait pas beaucoup; mais Corinne résistait pour conserver le voile de cette tunique. Comme sa résistance n'était pas d'une femme qui veut vaincre, elle fut vaincue sans trop de peine avec sa propre complicité.
Quand elle fut devant moi debout sans aucun voile, je vis un corps parfait de tout point. Quelles épaules, quels bras je contemplai et je touchai ! Comme la forme de ses seins se prêtait aux caresses ! Sous cette poitrine sans défaut, quel ventre lisse! Quelles hanches abondantes et belles ! Quelle jeunesse dans la jambe ! Mais pourquoi entrer dans tous les détails ? Je ne vis rien qui ne méritât d'être loué, et nue je la pris contre moi. Qui ne sait le reste ? Quand nous fûmes las, nous nous reposâmes. Puisse souvent s'écouler ainsi pour moi l'après-midi !

 

6
Portier, qu'entrave, ô indignité ! une chaîne cruelle, fais mouvoir sur ses gonds le battant inflexible et ouvre-le. L 'objet de ma prière est peu de chose : fais que, par une étroite ouverture, la porte entrebâillée me laisse passer en m'effaçant. Un long amour a assez aminci mon corps pour cela, et, en amaigrissant mon corps, a rendu mes membres capables d'y réussir. C'est l'amour qui enseigne à cheminer sans bruit au milieu des gardiens qui veillent ou qui guide les pas à travers les obstacles.
Dire qu'autrefois je craignais la nuit et ses vains fantômes; je m'étonnais qu'on osât marcher dans les ténèbres. Cupidon en rit avec sa voluptueuse mère assez haut pour se faire entendre de moi, et dit tout bas : " Toi aussi tu deviendras brave. Immédiatement l'amour naquit en moi. Ni les ombres qui volent dans la nuit, ni les mains armées pour ma perte ne m'inspirent de crainte. Ce que je crains, c'est de te trouver insensible ; tu es le seul que j'essaye d'amadouer, c'est toi qui as en mains la foudre pour me perdre.
Regarde - pour le voir, ouvre à demi la cruelle barrière - regarde comme la porte est tout humide de larmes I Tu le sais, un jour où tu étais là, déshabillée, attendant les étrivières en tremblant, c'est moi qui intercédai pour toi auprès de ta maîtresse. Eh quoi ! cette entremise qui, même pour toi, fut autrefois efficace, maintenant, ô honte ! ne le serait pas assez pour moi ? Paie-moi de retour ; voici l'occasion par toi souhaitée de témoigner ta reconnaissance. Les heures de nuit passent : du montant dégage la barre. Dégage-la, et puisses-tu, à ce prix, être à jamais dégagé de ta longue chaîne et ne plus boire toujours l'eau des esclaves. J'ai beau t'adresser mes prières, portier ; restes-tu de fer en les écoutant. Ta porte, renforcée de chêne dur, demeure insensible. Quand une cité est assiégée, on ferme les portes de la ville et leur protection est utile; en pleine paix, quelles armes crains- tu ? Comment agiras-tu envers l'ennemi, si tu fermes ainsi la porte à un amant ? Les heures de la nuit s'écoulent : du montant dégage la barre.
Je ne viens pas avec des soldats et des armes ; je serais seul, si le cruel Amour n'était à mes côtés. Et l'éloigner de moi, quand même je le voudrais, impossible : on parviendrait plutôt à m'arracher les membres. Donc je n'ai avec moi que l'amour, un petit rameau flexible autour de mes tempes et une couronne qui a glissé sur mes cheveux gras ! De telles armes, qui les craindrait ? qui n'irait les braver ? Les heures de la nuit s'écoulent : du montant dégage la barre. Est-ce insensibilité, ou bien le sommeil, malencontreux pour un amant, ferme-t-il tes oreilles à mes paroles qu'emporte le vent ? Mais, je m'en souviens, dans les débuts, quand je voulais me cacher de toi, tu restais bien éveillée jusqu'au milieu de la nuit. Peut-être aussi ton amie repose-t-elle maintenant près de toi. Hélas ! combien ton sort est préférable au mien ! Pour que le mien soit semblable, je veux bien que tes chaînes pesantes passent à ma ceinture. Les heures de la nuit s'écoulent : du montant dégage la barre. Me trompé-je ? la porte n'a-t-elle pas grincé sur ses gonds, et les battants, par leur bruit sourd, ne m'ont-ils pas dit d'entrer ? Je me trompe. C'est un vent impétueux qui remuait la porte. Hélas ! comme son souffle a emporté bien loin mes espérances ! Pour peu qu'il te souvienne, Borée, d 'avoir enlevé Orithye, viens, et que ton haleine enfonce les battants sourds à ma voix. Dans la ville, tout se tait, et, humides de la rosée transparente, les heures de la nuit s'écoulent : du montant dégage la barre.
Ou bien, de ce pas, plus résolu que toi, je vais, contre ta maison orgueilleuse, porter le fer; je vais porter le feu du flambeau que je tiens à la main. La nuit, I'amour et le vin ne conseillent pas les demi-mesures ; la première ne connaît pas la pudeur ; Bacchus et l'Amour ne connaissent pas la peur. J'ai tout essayé sans que mes prières et mes menaces aient pu t'émouvoir, homme plus dur encore que les battants de ta porte. Non, tu n'étais pas fait pour garder le seuil d'une belle jeune femme ; tu étais digne de veiller sur une triste prison. Et déjà, glacée, l'Étoile du matin fait avancer son char ; le coq éveille les malheureux artisans, les appelle à l'ouvrage. Toi, couronne que, tristement, j'enlève de ma chevelure, reste toute la nuit sur le dur seuil. Au matin, lorsque ma maîtresse te verra gisante à terre, tu lui porteras témoignage du temps mal employé. Malgré tout, adieu ; reçois le salut que je t'adresse en partant ; être insensible, qui as indignement repoussé un amant, adieu. Vous aussi, portes au seuil inexorable, bois durs, battants aussi esclaves que votre gardien, adieu.

 

7
A présent que ma folie achève de se dissiper, si tu veux te montrer mon ami, charge mes mains de fers (elles ont mérité des chaînes). Car c'est la folie qui m'a fait lever sur mon amie un bras insensé ; elle pleure, ma bien-aimée, que dans mon égarement, a blessée ma main. Oui ! j'aurais été capable alors de frapper mon père et ma mère que j'aime tant, ou de porter des coups impies aux augustes dieux.
Mais quoi ! Ajax au bouclier recouvert de sept peaux n'égorgea-t-il pas des troupeaux surpris au milieu des campagnes ? Et Oreste, qui, vengeur criminel, punit sur une mère le meurtre d'un père, n'osa-t-il pas demander des armes contre les divinités invisibles ?
J'ai donc pu, moi, détruire l'harmonie de sa chevelure ? D'ailleurs le désordre de ses cheveux était loin de déparer mon amie. Même ainsi elle était belle. Je la comparerais à la fille du roi de Schrenos poursuivant de ses flèches les bêtes féroces du Ménale, ou bien à la Crétoise, lorsqu'elle pleurait en voyant les vents du sud emporter rapidement les promesses et les voiles de Thésée. De même encore Cassandre (sauf que ses cheveux étaient garnis de bandelettes), lorsqu'elle gisait, chaste Minerve, sur le pavé de ton temple.
Qui ne m'eût dit : "Fou" ? Qui ne m'eût dit : "Barbare" ? Elle, rien. Les affres de la crainte paralysaient sa langue. Mais son visage muet ne m'en adressait pas moins des reproches ; malgré son silence, ses pleurs m'accusaient. J'aurais voulu qu'avant cet acte de folie mes bras se fussent détachés de mes épaules. J'aurais pu avantageusement ne pas avoir cette partie de moi-même. C'est à mon détriment que, dans cet égarement, mes forces ont tourné, et c'est pour mon châtiment que s'est déployée ma vigueur. Qu'ai-je besoin de vous, instruments de coups et de crimes ? Mains sacrilèges, tendez-vous aux chaînes que vous méritez. Si j'avais frappé le dernier des citoyens, j'en porterais la peine ; et sur mon amie j'aurais plus de droits ? Le fils de Tydée a laissé un terrible souvenir de ses forfaits. Il a été le premier à frapper une déesse ; le second, c'est moi. Et encore lui est moins coupable : moi, j'ai blessé la femme pour laquelle je proclamais mon amour, le fils de Tydée fut cruel envers une ennemie.
Va maintenant, vainqueur ; prépare un superbe triomphe ; ceins ton front de laurier ; acquitte-toi de tes veux à Jupiter ; que la foule qui suivra ton char en l'escortant crie : c Gloire à ce héros vaillant qui a vaincu une femme. Que devant toi marche la captive, triste, les cheveux épars, blanche de la tête aux pieds, n'étaient ses joues égratignées. Il aurait mieux valu que ses meurtrissures fussent la trace d'ardents baisers, et que son cou portât la marque de dents amoureuses.
Enfin, si j'étais déchaîné comme un torrent aux eaux gonflées, si l'aveugle fureur me possédait tout entier, n'aurait-il pas suffi de gourmander cette femme timide, et de proférer d'une voix tonnante d'horribles menaces, ou de déchirer cruellement sa tunique depuis le col jusqu'au milieu du corps, où la ceinture aurait arrêté les dégâts ? Mais non ! J'ai eu l'affreux courage d'écarter brutalement les cheveux de son front et de marquer sur ses joues pures la trace de mes ongles. Elle était devant moi, éperdue, le visage pâle et livide, semblable aux marbres que l'on détache des collines de Paros. Je l'ai vue, les membres glacés d'épouvante et le corps tremblant, telles les feuilles du peuplier qu'agite la brise, tel le roseau frêle que balance le doux Zéphyr, ou l'onde dont le tiède Notus vient rider la surface. Ses larmes, longtemps contenues, coulèrent sur son visage, comme l'eau ruisselle de la neige qui couvre le sol. Alors seulement je commençai à me sentir coupable. Les larmes qu'elle répandait étaient rougies du sang que je lui avais fait verser 1. A la fin j'ai voulu trois fois me jeter à ses genoux en suppliant, trois fois elle repoussa mes mains qui lui faisaient peur " Ah ! n'hésite pas, toi (cette punition diminuera ton ressentiment), n'hésite pas à porter tout de suite tes ongles contre mon visage, n'épargne ni mes yeux ni mes cheveux (si faibles que soient tes mains, ton courroux leur donne de la force), et, pour effacer les traces si affligeantes de mon crime remets tes cheveux en ordre et à leur place ".

 

8
Il existe (écoutez, vous qui voulez connaître une entremetteuse), il existe une vieille femme nommée Dipsas. Sa conduite rafait ainsi nommer l ; jamais sans avoir bu elle n'a vu la mère du noir Memnon. sur son char couleur de rose ; savante dans les arts magiques et dans les incantations d'Éa, elle fait, par son art, remonter les fleuves vers leur source. Elle sait bien la vertu des herbes, celle des fils s'enroulant au rouet qui tourne I, celle du liquide de la cavale en chaleur. Elle n'a qu'à vouloir, et le ciel dans toute son étendue se voile de nuages épais, qu'à vouloir, et la voûte céleste resplendit d'un jour clair. J'ai vu, m'en croirez-vous, les astres prendre la couleur du sang ; le visage de la lune était rouge de sang. Je la soupçonne, métamorphosée " de voler à travers les ombres de la nuit et de revêtir de plumes son vieux corps ; je la soupçonne, et c'est le bruit qui court.
Dans chacun de ses yeux brille une double pupille. et des rayons de feu sortent de cette double pupille. Elle évoque de leur tombeau bisaïeux et trisaïeux, et ses longues incantations savent ouvrir la masse de la terre.
Elle s'est proposé de souiller des amours pudiques, 20 et, malgré son infamie, l'éloquence ne manque pas à sa langue coupable. Le hasard m'a rendu témoin de ses leçons (une porte à deux battants doubles me cachait) ; voici ses conseils : " Sais-tu, ma beauté, qu'hier tu as plu à un jeune homme riche ? Il a été cloué sur place et ne pouvait détacher ses regards de ton visage. Et à qui ne plairais-tu pas ? En beauté, tu ne le cèdes à personne. Malheureusement ta parure n'est pas en rapport avec tes charmes. Je voudrais te voir aussi fortunée que tu es belle entre les belles. Et moi, si tu deviens riche, je cesserai d'être pauvre. L'étoile de Mars, en opposition, t'était défavorable et t'a nui : Mars a disparu ; maintenant paraît Vénus, heureux présage pour toi ! Son arrivée t'est propice. Vois à quel point ! Un riche amant t'a désirée et songe à te donner ce qui te manque. J'ajoute que sa beauté est comparable à la tienne ; s'il ne voulait te payer, il mériterait qu'on le payât. "
Mon amie rougit. " La pudeur sied à la blancheur du teint ; mais elle n'est utile que si elle est feinte ; sincère, elle est presque toujours nuisible. Quand tes yeux seront modestement baissés vers ton sein, ne les porte sur personne qu'à proportion de ce qu'on t'offrira. Peut-être les grossières Sabines, lorsque Tatius régnait, n'auraient pas voulu se donner à plusieurs hommes. Aujourd'hui Mars anime les courages dans des guerres lointaines et c'est Vénus qui règne sur la ville de son cher Énée. Les jolies femmes s'amusent ; la femme vertueuse est celle qui n'a reçu aucune proposition ; même elle en fait la première, si ce n'est pas une novice, ce qui l'arrête ; ces prudes mêmes, dont le front est sévère et le sourcil froncé, examine-les de près : que de crimes se révéleront derrière ces sourcils froncés ! Pénélope éprouvait au moyen d'un arc la vigueur de ses prétendants ; c'est pour déceler la force de leurs reins qu'elle avait cet arc de corne.
" Le temps passe à notre insu ; il vole et nous échappe et l'Année fuit rapidement sur ses chevaux lancés à toute bride. L'airain brille à l'usage ; une belle robe demande à être portée ; une demeure abandonnée se dégrade plus vite sous l'action salissante de la moisissure ; la beauté, qui repousse l'amour, se ternit parce que nul n'en profite. Et, pour le résultat, ce n'est pas assez : d'un ou de deux amants. Avec beaucoup le profit est plus sûr et ne suscite plus l'envie. C'est dans un troupeau que les loups au poil blanc. cherchent une proie abondante. Dis-moi : que te donne ton poète, sinon des vers nouveaux ? De cet amant que je te propose, tu récolteras des milliers de sesterces. Le dieu des vers lui-même est tout brillant dans sa robe d'or ; elle est en or, la lyre dont il pince les cordes harmonieuses. Celui qui te donnera de tels cadeaux, qu'il soit à tes yeux plus grand que le grand Homère ; crois-moi, c'est avoir de l'esprit que de donner. Ne dédaigne même pas l'homme qui a payé sa liberté : pied marqué de craie, c'est une injure, pas autre chose. Et ne te laisse pas éblouir par les images de nombreux ancêtres garnissant tout l'atrium. Emporte tes aïeux et toi avec, amant pauvre ! Non ! parce qu'il sera beau, cet autre voudra une de tes nuits sans la payer ? Avant de venir te voir, qu'il demande à son amant de quoi te donner. " Ne sois pas trop exigeante pour le prix, tandis que tu tends les filets, de peur que la proie ne t'échappe ; une fois prise, pressure-la au gré de ton caprice. Et feindre l'amour n'est pas mauvais : laisse ton amant croire que tu l'aimes, mais prends garde que cet amour ne te rapporte rien. Souvent refuse tes nuits : tantôt invoque une prétendue migraine, et tantôt Isis sera là, pour te fournir un prétexte. Bientôt rappelle-le, pour éviter qu'il ne s'habitue à ce traitement, et qu'un amour souvent rebuté ne se refroidisse. Que ta porte soit sourde aux prières, largement ouverte aux cadeaux, que l'amant accueilli entende les paroles de l'amant repoussé. Et quelquefois, si tu as blessé ton amant, mets-toi la première en courroux, comme s'il t'avait blessée. Etant donné sa prétendue faute, la tienne disparaît. Mais ne t'abandonne jamais longtemps à la colère: souvent colère qui dure engendre des inimitiés sérieuses. Tes yeux doivent même apprendre à pleurer à volonté, et tel ou tel de tes amants, doit faire mouiller de larmes tes joues. Et si tu trompes quelqu'un, ne recule pas devant un faux serment : quand il s'agit d'amour, Vénus s'arrange pour que les divinités soient sourdes.
Procure-toi un esclave et une servante qui connaissent bien leur rôle, qui indiquent à propos ce que l'on peut acheter pour toi ; qu'ils demandent aussi pour eux-mêmes quelques petites choses ; si c'est à beaucoup de gens qu'ils demandent de petites choses, les épis feront une grande meule. Que ta mère, que ta sœur, que ta nourrice aussi tondent ton amant. On a bientôt un joli butin, lorsque plusieurs mains y travaillent. Quand tu n'auras plus de prétexte pour demander un cadeau, montre, à l'aide d'un gâteau, que c'est ton anniversaire de naissance. Prends garde que ton amant ne soit tranquille dans son amour, croyant n'avoir pas de rival. Non, si tu supprimes toute lutte, l'amour ne dure guère. Que ton amant voie, par tout ton lit, les traces d'un autre homme et sur ton cou des meurtrissures amoureuses. Qu'il voie surtout les cadeaux qu'un autre t'a envoyés ; si personne n 'a rien donné, aie recours à la Voie Sacrée. Quand de ton amant tu auras tiré beaucoup de présents, pour n'avoir pas l'air de le dépouiller complètement, aie l'idée de lui demander un prêt, que tu ne rendras jamais. Que la langue te serve à cacher ta pensée ; caresse-le et fais-lui du mal : le doux miel dissimule des poisons criminels.
Si tu mets en pratique ces conseils, fruits d'une longue expérience, et que le vent et la brise n'emportent pas mes paroles, souvent, durant ma vie, tu me remercieras, souvent tu souhaiteras que mes os, après ma mort, reposent doucement. "
Elle n'avait pas fini de parler quand mon ombre me trahit. Ah ! c'est à peine si mes mains ont pu se retenir d'arracher à la vieille quelques cheveux blancs, ses yeux que l'abus du vin faisait pleurer, et de déchirer ses joues ridées. Que les dieux te refusent un domicile et t'envoient une vieillesse malheureuse, de longs hivers et une soif éternelle !

 

9
Tout amant est soldat, et Cupidon a son camp ! Atticus, crois-moi, tout amant est soldat. L'âge propre à la. guerre est celui aussi qui convient à l'amour. Honte au vieux soldat ! Honte au vieillard amoureux ! L'ardeur que veut un général chez un brave soldat, la belle la veut aussi chez l'homme qui partage son lit. Tous deux veillent toute la nuit ; l'un et l'autre couchent par terre ; l'un garde la porte de sa maîtresse, si l'autre garde celle du chef. Le soldat doit parcourir de longues étapes, fais partir sa belle : intrépide, son amant la suivra jusqu'au bout du monde. Il ne reculera pas devant les montagnes qui barrent la route, devant les fleuves grossis par les orages ; il traversera les neiges amoncelées, et, s'il lui faut passer la mer, il ne prétextera pas l'Eurus déchaîné pour attendre les constellations propices à la navigation. Quel autre qu'un soldat ou un amant bravera le froid de la nuit et les averses drues mêlées de neige ? L'un est envoyé en reconnaissance chez l'ennemi cruel, l'autre a les yeux fixés sur son rival, comme sur un ennemi. L'un assiège les places fortes difficiles à prendre, l'autre le seuil de son amie insensible ; l'un enfonce les portes d'une ville, l'autre celles d'une maison.
Souvent on obtient d 'heureux succès en surprenant un ennemi plongé dans le sommeil, et en massacrant, les armes à la main, une troupe désarmée. C'est ainsi que furent taillés en pièces les farouches bataillons du Thrace Rhésos, et que, enlevés, vous avez quitté votre maître, coursiers. Souvent les amants mettent à profit le sommeil des maris, et pendant que l'ennemi dort, font usage de leurs armes à eux. Franchir les cordons de sentinelles et les postes de veille, c'est la pénible besogne du soldat et de celui qui fait profession d'aimer. Par Ulysse, Mars est peu sûr et Vénus incertaine : des vaincus se relèvent et l'on voit tomber ceux que l'on aurait cru ne devoir jamais aller à terre. Si donc il en était pour taxer l'amour de paresse, qu'ils changent de langage : l'amour est la marque d'une âme entreprenante. Achille brûle pour Briséis, qu'on lui a enlevée ; il est plongé dans la douleur ; profitez de ce moment, Troyens : détruisez les forces de la Grèce. Des embrassements d'Andromaque, Hector courait aux armes, et la personne chargée de lui donner son casque, c'était sa femme. Le roi des rois, le fils d'Atrée, resta, dit-on, interdit, lorsqu'il vit la fille de Priam, les cheveux épars comme ceux d'une bacchante. Mars lui-même, pris en flagrant délit, sentit l'entrave des filets du forgeron : nulle aventure ne fit plus de bruit dans le ciel. Moi, enfin, j'étais paresseux, né pour l'oisiveté et son laisser-aller : le lit de repos et la pénombre avaient amolli mon âme. Mon amour pour une jeune beauté me stimula et me poussa à m'engager à son service. Depuis tu me vois actif et occupé d'expéditions nocturnes. Voulez-vous ne pas rester oisifs ? Aimez.

 

10
Telle cette beauté qui, enlevée des bords de l'Eurotas sur des vaisseaux phrygiens, fut la cause d'une guerre entre ses deux époux ; telle Léda, que surprit son adroit séducteur, caché sous 1e plumage blanc d'un oiseau mensonger ; telle Amymone, parcourant les campagnes desséchées de l'Argolide, une urne sur la tête ; telle tu étais à mes yeux ; je craignais pour toi l'aigle et le taureau et toutes les formes que l'amour a fait prendre au grand Jupiter. Maintenant toute ma crainte a disparu ; je suis guéri de mon erreur et ta beauté ne séduit plus mes yeux. D'où vient ce changement, demandes-tu ? C'est que tu te fais payer. Voilà pourquoi tu ne peux me plaire. Tant que tu conservais ton ingénuité, j'aimais en toi l'âme autant que le corps ; maintenant la dégradation de ton caractère a enlaidi tes traits. L'Amour est à la fois enfant et nu : il a un âge sans avarice et une absence de vêtements qui l'empêche de rien dissimuler. Vous voulez que l'enfant de Vénus se prostitue pour de l'argent ? Où mettrait-il son argent ? Il n'a pas d'endroit pour le serrer ! Ni Vénus ni le fils de Vénus ne sont faits pour les combats cruels : il ne convient pas que des dieux impropres à la guerre reçoivent une solde. La courtisane se vend au premier venu, pour un prix déterminé; tristement elle s'enrichit en livrant son corps. Mais elle maudit la tyrannie de son maître avide, et ce que vous faites, vous, de plein gré, elle le fait par force.
Prenez exemple des animaux privés de raison: vous rougirez de trouver en eux plus de délicatesse. Jamais cavale n'a demandé de présent à l'étalon, ni la vache au taureau: jamais bélier ne cherche à séduire par un présent la brebis qui lui plait. La femme seule éprouve une vive joie à dépouiller l'homme ; seule elle met ses nuits à prix ; seule elle se met à prix ; elle vend ce qui plait à l'un et à l'autre, ce que l'un et l'autre recherchaient, et elle se fait payer en proportion de la jouissance qu'elle éprouve. Quand l'acte d'amour doit apporter le même plaisir à l'homme et à la femme, pourquoi l'une le vend-elle et l'autre l'achète-t-il ? Pourquoi dépenserai-je, moi, tandis que tu gagneras, toi, à une volupté que procurent les mouvements associés de l'homme et de la femme ?
C'est un acte coupable pour des témoins que de se parjurer à prix d'argent ; un acte coupable, pour celui qui a été choisi comme juge, d'ouvrir son coffre-fort. C'est une honte de vendre l'éloquence qui défendra de malheureux accusés, une honte pour un tribunal de faire fortune, une honte d'accroître son patrimoine des revenus de son lit et de s'enrichir en prostituant sa beauté. On doit justement de la reconnaissance pour une faveur gratuite ; on n'en doit aucune pour la coupable location d'un lit. Le locataire a tout payé quand il a payé le prix convenu ; il ne reste pas ton débiteur pour tes faveurs.
Gardez-vous, jeunes beautés, d'obtenir pour vos nuits la promesse d'un prix ; l'avidité ne profite jamais. Ce n'était pas la peine, pour la vestale d'avoir obtenu la promesse des bracelets sabins et d'être écrasée sous le poids des armes ; un fils perça de son épée les flancs dont il était sorti et c'est pour un collier qu'il infligea ce châtiment.
Ce n'est pas qu'il soit infâme de demander des présents à un riche ; il est en mesure de faire les cadeaux à qui les lui demande. Cueillez des raisins aux vignes qui en sont chargées ; que le verger d'Alcinoüs fournisse libéralement ses fruits. Le pauvre paye par ses bons offices, ses soins, sa fidélité. Ce qu'on a, qu'on le donne tout à sa maîtresse. C'est quelque chose aussi que de chanter en vers les beautés qui le méritent. Voilà mon présent ! Lorsque je le veux, mon art les rend célèbres. Les étoffes se déchireront, les pierres précieuses et l'or se briseront ; la renommée que donneront mes poésies sera éternelle.
Et puis, ce n'est pas de faire un cadeau qui m 'indigne et me révolte, mais de me le voir demander. Ce que je refuse quand on me le demande, cesse de le vouloir : je le donnerai.

 

11
Habile à réunir et à disposer avec art des cheveux en désordre, toi qu'on ne doit pas ranger parmi les servantes, Napé, dont j'ai éprouvé les bons offices dans les furtifs rendez-vous nocturnes et l'ingéniosité pour le langage secret ; toi qui, fréquemment, as décidé Corinne lorsqu'elle hésitait à venir, et qui, dans mes fréquentes épreuves, m'es demeurée fidèle, prends cette lettre, remets-la le matin à ta maîtresse, et, par ton adresse, écarte les obstacles et les retards. Tu n'as point dans le cœur la dureté des pierres ou du fer insensible, et tu n'es pas plus naïve qu'il ne convient ; vraisemblablement toi aussi tu as senti les traits de Cupidon ; défends en moi l'étendard sous lequel tu sers. Si elle te demande de mes nouvelles, dis-lui que l'espoir d'obtenir une nuit me fait vivre ; le reste, ma main amoureuse l'a marqué sur la cire.
Pendant que je parle, l'heure fuit. Choisis, pour lui remettre ce billet, le moment où elle sera tout à fait libre ; fais néanmoins qu'elle le lise sur-le-champ. Je te recommande d 'observer ses yeux et son front pendant qu'elle lira; d'un visage, tout muet soit-il, on peut tirer un présage. Et sans tarder, dès qu'elle aura tout lu, presse-la de faire une longue réponse. Je hais les grands espaces vides sur la cire brillante. Qu'elle serre bien les lignes, et qu'à leur extrémité mes yeux soient longs à déchiffrer une lettre imparfaitement tracée. Mais pourquoi se fatiguerait-elle les doigts à tenir le stylet ? Que, sur toute la tablette, elle se borne à écrire ce mot: " Viens ", et j'aurai bientôt orné de lauriers mes tablettes victorieuses et bientôt je les aurai suspendues aux parois du temple de Vénus avec cette inscription: " A Vénus, Ovide consacre ces fidèles serviteurs. Tout à l'heure vous n'étiez qu'un simple morceau d'érable. "

 

12
Pleurez mon infortune : triste est la réponse à mon billet. Une lettre funeste me dit : " Impossible aujourd'hui. " Les présages ont bien quelque valeur : tout à l'heure, quand elle allait sortir, Napé s'est heurté les orteils contre le seuil de la porte et s'est arrêtée. Une autre fois, lorsque tu devras sortir, pense à franchir le seuil avec plus de précautions, et, restée sobre, à lever haut le pied. Loin de moi, méchantes tablettes, bois funèbre, et toi, cire, pleine de mots de refus. Exprimée, sans doute, de la fleur de la longue ciguë, c'est une abeille de Corse qui t'a formée sous son miel détestable. Ta teinte rouge semblait due à une teinte profonde de vermillon ; en réalité, cette couleur était du sang. Jetés dans un carrefour, restez là, bois inutiles, et soyez broyés par une roue pesante qui passera sur vous. Celui-là même qui vous détacha de l'arbre et vous façonna, je le convaincrai de n'avoir pas eu les mains pures : oui, cet arbre servit à quelque malheureux pour s'y pendre ; il fournit au bourreau des croix infâmes ; il prêta son ombrage lugubre aux hiboux enroués ; il porta sur ses branches les roufs du vautour ou de l'orfraie. Voilà les tablettes auxquelles, insensé, j'ai confié mon amour et de tendres paroles pour mon amie. Elle se prêterait mieux, cette cire, à un engagement détaillé de comparaître en justice, engagement qu'un procureur lit d'une voix âpre ; elle trouverait mieux sa place parmi les livres de compte et les registres, où l'avare écrit en pleurant les richesses qu'il a dépensées. Donc je me suis aperçu, moi, que, dans l'effet, vous étiez doubles, comme le veut votre nom ; ce n'étais déjà pas un bon augure que ce nombre. Que peut vous souhaiter ma colère, sinon que, vermoulues, vous soyez rongées par la vieillesse et que la moisissure dégoûtante fasse blanchir votre cire ?

 

13
Déjà, au-dessus de l'Océan, quittant son vieux mari, parait la déesse blonde qui porte le jour sur son char glacé. Où cours-tu, Aurore ? Attends, et qu'à ce prix, chaque année, des oiseaux, par leur mort, fassent aux mânes de Memnon un sacrifice solennel. C'est l'heure où j'aime à rester dans les bras charmants de mon amie, l'heure où plus que jamais mon flanc se presse étroitement contre le sien, l'heure aussi où le sommeil est profond et l'air frais, où, de son gosier délicat, l'oiseau tire un chant pur. Où cours-tu, contre le vœu des hommes, contre le vœu des jeunes beautés ? Retiens, de ta main vermeille, tes rênes humides de rosée. Avant ton lever, le pilote observe mieux les astres qui le guident et n'erre pas à l'aventure au milieu des ondes. Quand tu parais, malgré toute sa fatigue, le voyageur se lève et le soldat prend en main ses armes cruelles. La première, tu vois le laboureur chargé de sa houe ; la première, tu appelles sous le joug cintré les bœufs au pas lent. C'est toi qui prives les enfants de leur sommeil et les livres à leurs maîtres pour que leurs mains délicates s'offrent aux verges cruelles. C'est toi encore qui envoies mille plaideurs donner leur garantie devant la maison des Vestales et ils y paieront bien cher un seul mot. Tu ne fais plaisir ni au jurisconsulte ni à l'avocat, forcés tous deux de se lever pour de nouveaux procès. C'est toi qui, au moment où les femmes pourraient reposer leurs bras, rappelles à sa tâche la main de la fileuse. Je passerais sur tout le reste ; mais que les belles se lèvent le matin, comment l'admettre, à moins que l'on n'ait soi-même aucune belle ? Que de fois j'ai souhaité que la Nuit ne voulût pas te céder la place que les astres chassés ne se dérobent pas si vite à tes regards ! que de fois j'ai souhaité que le vent brisât ton char, ou que l'un de tes chevaux se prît les pattes dans quelque nuage épais et s'abattît ! Jalouse ! où cours-tu ? Si ton fils était noir, c'est que le cœur de sa mère était de cette couleur.
Je voudrais qu'il fût permis à Tithon de parler de toi ; jamais au ciel femme n'aurait plus à rougir. Tu fuis ton époux, parce que trop âgé ; voilà pourquoi, dès le matin, tu abandonnes ce vieillard pour ton char odieux. Mais si celui que tu préfères, Céphale, était enlacé dans les bras, tu crierais: " Courez lentement, chevaux de la Nuit ! " Pourquoi, moi, mon amour doit-il souffrir, parce que ton époux est glacé par les années? Est-ce par mon entremise que tu as épousé ce vieillard ? Songe aux heures de sommeil accordées par la lune au jeune homme qu'elle aimait ! Or sa beauté vaut bien la tienne. Le père des dieux lui-même, ne voulant pas te voir si souvent, réunit deux nuits afin de satisfaire son amour.
J'avais terminé ces reproches ; on aurait cru que l'Aurore m'avait entendu ; elle rougissait, et pourtant le jour ne se leva pas plus tard que d'habitude.

 

14 Je te disais bien: " Cesse de teindre ta chevelure. " Maintenant tu n'as plus de cheveux à teindre. Et pourtant, si tu les avais laissés sans les coiffer, qu'y avait-il de plus long qu'eux ? Ils te descendaient jusqu'au bas des reins. Et ce n'est pas tout : ils étaient si fins que tu craignais de les peigner, semblables aux tissus fabriqués par les Sères au teint basané, ou au fil que, de sa patte grêle, étire l'araignée, lorsque, sous les combles déserts, elle trame sa toile légère. Leur couleur n'était pas noire ; elle n'était pas celle de l'or ; mais, sans être l'une ni l'autre, elle tenait des deux. Telle, dans les humides vallées du mont Ida escarpé, la couleur d'un cèdre élancé dont on a enlevé l'écorce. Ajoute qu'ils étaient souples, qu'ils se prêtaient à mille arrangements, sans qu'on te causât pour cela la moindre douleur. Ni l'aiguille à friser, ni les dents du peigne ne les cassèrent. Celle qui te coiffait n'avait jamais rien à craindre pour elle. Souvent sa maîtresse a été coiffée sous mes yeux et jamais elle ne lui arracha l'aiguille à friser pour lui piquer les bras. Souvent aussi, le matin, ses cheveux encore en désordre, elle resta à demi étendue sur son lit que couvrait une étoffe de pourpre. Même alors, dans ce négligé, elle était belle, comme une bacchante de Thrace, qui, fatiguée, s'est étendue sur le vert gazon en une attitude abandonnée. Quoi qu'ils fussent aussi souples que le duvet, quels traitements cruels, hélas ! ont subi tes cheveux. Avec quelle patience ils se sont prêtés à la torture du fer chaud, pour que leur masse flexible s'arrangeât en tresses ondulées. Je criais: " C'est un crime, oui, un crime de brûler tes cheveux ; ils te vont très bien naturellement ; cruelle, épargne ta tête. Loin de toi cette violence ! Ce ne sont point des cheveux à brûler au fer ; ils montrent d'eux-mêmes sa place à l'aiguille. " Les voilà perdus, ces beaux cheveux, dont Apollon, dont Bacchus auraient voulu orner leur tête ; je pourrais les comparer à ceux que, sur le tableau fameux, Dioné nue tient de ses mains humides. Pourquoi te plaindre d'avoir, perdu une chevelure que tu trouvais mal disposée ? Pourquoi, d'une main chagrine, remettre sur ta toilette ton miroir qui n'en peut mais ? Tes yeux ne sauraient trouver plaisir à te voir ainsi ; ils ne sont pas habitués. Pour te plaire, il te faut oublier ce que tu étais !
Non, cette injure n'est point due aux herbes enchantées d'une rivale ; une vieille sorcière d'Hémonie ne les a pas mouillés d'une eau funeste ; ce n'est pas l'effet d'une maladie grave (que le ciel écarte le présage !), et ce ne sont pas davantage les imprécations de quelque envieuse qui ont éclairci ton épaisse chevelure. Cette perte qui t'afflige, elle est due à ta main, à ta faute : c'est toi-même qui répandais le poison sur ta tête. Maintenant la Germanie t'enverra les chevelures de ses femmes, nos esclaves. Tu seras tranquille, grâce au présent d'une nation sur laquelle nous avons célébré le triomphe. Combien de fois, lorsqu'on admirera ta chevelure, tu rougiras, disant: " C'est pour une marchandise achetée que l'on me loue aujourd'hui, moi! Je ne sais quelle femme sicambre cet homme loue maintenant. au lieu de moi. Et cependant, je m'en souviens, il fut un temps où ces éloges s'adressaient. à moi. " Hélas! elle a peine à retenir ses larmes ; de sa main elle cache son visage et la rougeur a coloré ses joues au tendre incarnat. Sur ses genoux elle tient et regarde ses cheveux d'antan, ornements si peu faits, hélas ! pour cette place. Reprends ta physionomie ordinaire, reprends courage : le mal est réparable. Bientôt, on t'admirera avec une chevelure naturelle.

 

15
Pourquoi, mordante Envie, me reprocher ma vie oisive et appeler mes vers l'œuvre d'un esprit paresseux? Pourquoi me blâmer de n'avoir pas suivi la coutume de mes ancêtres, et, dans l'âge de la vigueur, cueilli à la guerre des lauriers poudreux ? de ne pas apprendre par cœur le verbiage des lois ou de ne pas prostituer mon éloquence dans les luttes incertaines du forum ? Périssables sont ces occupations que tu me proposes. Moi, c'est une gloire immortelle que je vise ! je veux que, dans le monde entier, tous les siècles me vantent.
La vie du chantre de Méonie durera tant que se dresseront Ténédos et l'Ida, tant que le Simoïs roulera vers la mer ses eaux impétueuses. La vie du poète d'Ascra durera aussi tant que le vin doux gonflera le raisin, tant que l'épi tombera sous la faucille recourbée. L'enfant de Battos sera vanté par tous les âges dans le monde entier, quoiqu'il y ait en lui plus d'art que de talent. Le cothurne de Sophocle ne s'usera jamais. Autant que le soleil et la lune, Aratus vivra. Tant qu'il y aura un esclave rusé, un père dur, une entremetteuse malhonnête et une courtisane caressante, Ménandre vivra. Ennius dont le style manque d'art, Accius aux mâles accents ont un nom qui ne périra jamais. Varron d'Atax, et le premier vaisseau, et la toison d'or enlevée sous la conduite du fils d'Éson, y aura-t-il un âge qui vous ignorera ? Les poèmes du sublime Lucrèce ne périront que le jour où le monde entier sera détruit. Tityre, les moissons, Énée et ses combats trouveront des lecteurs, tant que Rome sera la capitale du monde qu'elle a vaincu. Tant que le feu et l'arc seront les armes de Cupidon, on apprendra tes vers, élégant Tibulle ; Gallus sera connu des peuples du couchant, des peuples de l'Orient, et, en même temps que lui sera connue sa chère Lycoris. Ainsi, le temps use les rochers, use le soc de la dure charrue ; mais les vers échappent à la mort. Que les rois, que les triomphes des rois cèdent donc le pas à la poésie ! Qu'elles le cèdent aussi, les rives opulentes du Tage qui roule de l'or ! La foule ignorante peut admirer des choses communes ; moi, ce que je demande, c'est qu'Apollon aux boucles d'or me verse à pleine coupe l'eau de Castalie, que ma tête soit couronnée du myrte qui craint le froid et qu'en cet appareil je sois lu souvent par les amants que tout inquiète. L'Envie se repaît des vivants ; quand leur destin est accompli, elle se tient en repos, protégés qu'ils sont par la gloire qu'ils ont méritée. Donc, même quand le bûcher suprême m'aura consumé, je ne mourrai pas et une grande partie de moi-même survivra.

 

haut de la page