>La Pharsale
>Qualis homo erat ?
M. Annaeus Lucanus ; 39-30 avril 65
Sa vie / Son oeuvre / Son crédit
Sa vie - M. Annaeus Lucanus est le fils de M. Annaeus Méla, le frère cadet de Sénèque. Né à Cordoue en 39, il vint à Rome avec sa famille dès 40. Parmi ses maîtres on trouve le philosophe stoïcien Cornutus. Parmi ses condisciples figurait le poète Perse, un peu plus âge que lui.
Son milieu social et sa précocité littéraire aidant, Lucain devint vite un protégé de Néron qui lui accorder la questure avant l'âge légal ainsi que l'augurat. Lors de sa première apparition en public, le poète obtint le premier prix aux Neronia de 60, en présentant un éloge de l'empereur.
Mais la disgrâce n'allait pas tarder, provoquée par la jalousie de Néron, qui se croyait des talent slittéraires, ou peut-être par des raisons politiques, puisqu'on assiste alors à la mise à l'écoart de Sénèque et de tout le clan des Annaei. Impliqué dans la conjuration de Pison en 65, Lucain fut contraint au suicide : il aviat 26 ans (Tacite, Annales, 15, 56 et 70). Se montra-t-il lâche au moment de mourir et alla-t-il jusqu'à dénoncer sa mère ? Méprisons ces commérages malveillants. En tout cas sa femme Polla Argentaria, une musicienne très distinguée, lui survécut et continua à célébrer sa mémoire le jour de son anniversaire : nous devons à cette circonstance diverses poésies de Martial (7, 21-23) et de Stace (Stace, 2, préface et 2, 7).
La Pharsale - Poète doué et précoce, Lucain laissait une abondante production ; on peut en reconstituer la liste grâce à une biographie antique et au témoignage de Stace (Silves, 2, 7, 54-63). Nous avons des bribes d'un Catachthonion (une descente aux Enfers), d'un Iliacon, d'un Orphée et d'Epigrammes ; le reste est entièrement perdu.
C'est pourquoi son oeuvre se confond pour nous avec une épopée dont il nous reste dix livres (le dixième est incomplet ou inachevé) : la Pharsale. Ce titre est incorrect et résulte d'une mauvaise interprétation du vers 9,985, où figure l'expression Pharsalia nostra ; Lucain avait intitulé son poème Bellum civile. Mais nous continuons, par habitude, à l'appeler la Pharsale.
La conception de l'épopée dans la Pharsale est à l'opposé de celle de Virigle. Lucain prend pour sujet des événements historiques assez récents, dont le rappel n'était pas sans risques. Virgile, au contraire, avait choisi le mythe, et n'avait évoqué l'histoire future de Rome que de manière indirecte, par exemple par la prédiction d'Anchise. L'Enéide était donc le poème des origines et du destin de Rome ; son mouvement est essentiellemtn tourné vers l'avenir ; le ton en est optimiste, même à travers les épisodes douloureux. A l'inverse, la Pharsale, bien que traitant des origines du régime impérial, est surtout le poème d'un monde finissant, de cette République qui s'écroule dans les convulsion des guerres civiles. Aux yeux de Lucain, les Romains usent leur énergie à s'entre-déchirer, au lieu de combattre les ennemis de l'extérieur, les Parthes surtout. La guerre civile est malfaisante et impie : le ton du poème est tragique, voire désespéré.
Aussi les Dieux en sont-ils absents. Ils ne tiennent pas de conseils, ne partcipent pas aux batailles, comme dans l'Enéide et chez Homère ; Caton refuse de consulter l'oracle de Jupiter Hammon. Sans doute Rome personnifiée apparaît-elle à César lors du franchissement du Rubicon : mais elle est le fantôme de la Patrie, et non un dieu de l'Olympe.
Par sa conception des hommes et de l'histoire, la Pharsale reflète ainsi le stoïcisme de son auteur. L'univers est régi par une volonté supérieure, le Fatum ; celui-ci se manifeste par la Fortuna (la Tychè hellénistique), qui gouverne les événements de façon apparemment capricieuse. En fait, dans le poème, Fatum et Fortuna sont souvent interchangeables.
Le monde entier est conçu comme un vaste enchaînement de causes et d'effets. Il s'aggit, certes, d'une causalité tout à fait préscientifique : c'était celle à laquelle adhéraient les stoïciens. Tout a un sens, aussi bien les rêves de Pompée que les prodiges qui ses produisent avant la bataille, dans le monde entier. Quand la guerre civile oppose les Romains entre eux, l'univers est en agonie.
Son crédit - Dans l'Antiquité même, Lucain n'eut pas que des admirateurs. Quintilien le comptait plus parmi les orateurs que parmi les poètes ; Fronton, le précepteur de Marc Aurèle, émettait des réserves. Mais Martial (14, 194) atteste sa popularité, Stace l'admire, et l'historien Florus l'utilisera comme une source (ce qui est plutôt paradoxal). Son texte donna lieu à des commentaires ; nous en possédons deux recueils, dont les Commenta Bernensia.
Dante ne pouvait qu'admirer le poète visionnaire pleurant les malheurs de sa patrie (Enfer, 4, 88-90). Goethe et Shelley l'ont aimé. En France, l'oeuvre de Lucain est sous-jacente toutes les fois que notre poésie s'est hissée à un certain degré de puissance épique : avec les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, ou les Châtiments de Victor Hugo. Mais la tragédie aussi peut lui être redevable : ainsi Corneille, dans la Mort de Pompée.