>>Martial

 

>Epigrammes

De spectaculis

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>Qualis homo erat ?

M. Valerius Martialis ; un 1er mars, entre 38 et 41 env. - vers 104

Le personnage / Les premières oeuvres / Les Epigrammes / Les avatars de l'épigramme

On réunit souvent Martial et Juvénal au nom d'une communauté d'esprit satirique et de critique de la société. C'est oublier qu'ils n'ont ni le même âge ni la même origine géographique et sociale ; c'est méconnaître aussi leur différence d'inspiration et de forme littéraire.

Le personnage - Né sans doute sous le règne de Caligula, Martial est originaire de Bilbilis, une petite ville de la Tarraconaise. Ses parents semblent avoir été aisés, sans plus ; ils lui firent donner une bonne éducation. Vers 64, Martial, comme tant d'autres, partit à Rome pour y tenter sa chance. Il y fut bien accueilli par les célébrités littéraires de l'époque, Romains d'Espagne comme lui : Quintilien, Sénèque, Lucain. Mais le moment était mal choisi : la découverte de la conspiration de Pison en 65 provoqua la chute du clan des Annaei. Il fallut chercher ailleurs. Martial fréquenta tout ce qu'il trouva à fréquenter d'hommes du monde, de gens de lettres et d'écrivains authentiques. Parmi ces derniers, des hommes comme Silius Italicus ou Pline le Jeune pouvaient lui être d'un réel secours.

La poésie de Martial est remplie de récriminations sur sa pauvreté et d'appels au mécénat ou même à l'aide matérielle la plus élémentaire. Mais était-il vraiment aussi démuni ? Nous savons qu'il posséda de bonne heure un petit domaine près de Nomentum et, sur le tard, une maison à Rome sur le Quirinal ; il avait aussi des esclaves, un secrétaire, bref, de quoi vivre. Horace, après tout, ne fut jamais plus riche. Mais Horace était le protégé d'Auguste de Mécène ; Martial ne put jamais obtenir de Titus, de Domitien et de Nerva autre chose que des louanges verbales et des promesses sans lendemain.

Il finit par se lasser et voulut revoir Bilbilis. C'était en 98. Une riche veuve de là-bas, Marcella, lui offrit un domaine ; Pline le Jeune lui paya le voyage. Après la joie du retour, il écrivit encore un peu - et s'ennuya beaucoup...

Les premières oeuvres - Lorsque Titus inaugura en 80 l'amphithéâtre flavien, que nous appelons maintenant le Colisée, il y fit donner des jeux magnifiques. A cette occasion, Martial remit à l'empereur un recueil d'épigrammes qui décrivaient les spectacles offerts. Il en fut récompensé par le ius trium liberorum et l'admission honorifique dans l'ordre équestre ; mais il dut penser que cela ne nourriassait pas son homme !

On désigne souvent cet opuscule, depuis l'édition de Gruter en 1602, du nom de Liber spectaculorum (Le livre des spectacles) ; mais ce n'est pas son titre ancien. Il se compose actuellement de 32 pièces ; la 32e est un distique de dédicace à l'empereur. On édite aussi à sa suite, parfois, une 33e épigramme qui maudit la dynastie flavienne ; cette pièce ne peut évidemment pas avoir figuré dans le recueil primitif. Nous verrons plus loin ce qu'il faut en penser.

Vers 84, Martial publia un nouveau recueil, en deux livres cette fois, les Xenia et les Apophoreta. Ce sont des recueils de courtes épigrammes en vers élégiaques, composées d'un seul distique ; chaque distique porte un titre. Le texte était censé pouvoir être mis commodément sur une étiquette. Les Xenia devaient ainsi accompagner des cadeaux remis à des hôtes ; les Apophortea, des objets tirés à une loterie organisée lors des Saturnales. En tête de chaque livre, deux ou trois épigrammes un peu plus longues servent d'adresse au lecteur.

Les Xenia décrivent, à de rares exceptions près, des victuailles ou des boissons ; les Apophoreta offrent l'image d'objets groupés par paire, de telle sorte qu'on trouve dans chaque paire un objet précieux, cadeau de riche, et un autre sans valeur sinon sans charme, cadeau de pauvre. L'exercice consiste chaque fois à faire tenir en un distique une définition précise et pleine d'humour ; Mallarmé a repris ce genre, mais avec plus de préciosité que Martial (Oeuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, p.107 et s.).

Les Epigrammes - A partir de 84-85, Martial se sent en possession de son génie poétique ; il appliquera la forme de l'épigramme à une peinture critique de la société romaine. Onze livres d'Epigrammes parurent jusqu'en 96, tous à Rome, à l'exception du livre 3, publié à Imola, lors d'un bref séjour que le poète fit en Gaule Cisalpine. Les neuf premiers livres se situent sous le règne de Domitien, qui y est l'objet, à l'occasion, de copieuses flatteries. Les pièces liminaires des livres 4, 5 et 7 ainsi que la lettre dédicatoire du livre 8 lui sont adressées. Une première édition du livre 10 parut à la même époque.

Après la mort du tyran, Martial essaya de se faire pardonner ces impairs en offrant à Nerva une anthologie de ses livres 10 et 11 ; il édita plus tard (12, 5) la dédicace de cet opuscule. L'épigramme classée 33e du Liber spectaculorum (dont on a parlé ci-dessus) a dû être écrite à cette époque : il fallait donner des gages au nouveau pouvoir. Mais comme on le sait, Nerva ne réagit pas. Le livre 11 fut alors publié, et le livre 10, remanié et expurgé, au début du règne de Trajan. De retour à Bilbilis, Martial ajouta un douzième livre et considéra dès lors son oeuvre comme achevée. Les pièces qui figurent actuellement en tête du livre 1 sont la trace d'une réédition d'ensemble procurée par l'auteur. (Les éditions modernes donnent les numéros 13 et 14 aux deux livres des Xenia et des Apophoreta, mais ne numérotent pas le Liber spectaculorum : rien de cela ne corrsepond aux intentions du poète).

Au premier coup d'oeil, Martial apparaît comme le maître de la forme poétique brève : ses quelque 1200 épigrammes se réduisent souvent à un distique et ne dépassent que rarement la vingtaine de vers. Les mètres les plus fréquemment employés sont le distique élégiaque, dont le modèle était fourni par Ovide ; l'hendécasyllabe et le choliame, qu'avaient illustrés Catulle. Au delà de ces influences immédiates, Martial se rattache à tout la tradition de l'épigramme grecque, dont il reprend la finesse, la concision et l'art de la pointe.

Toute l'habileté consiste à attirer l'attention, à provoquer l'attente, et à la satisfaire d'une manière imprévue en créant un effet de surprise. C'est un art de la rhétorique dense qui joue sur les sous-entendus, les glissements de sens, les associations d'idées ; la pointe finale n'est pas toujours dépourvue de venin.

Martial prend pour objet de ses épigrammes tous les spectacles que lui offre la société humaine de son temps : les objets, les décors, les monuments ; les usages et les fêtes ; les individus avec leurs qualités, plus souvent leurs défauts ou même leurs vices les plus criants. Il ne recule devant aucun tabou et paraît même affecter la crudité du langage. Il est à la fois un observateur et un moraliste.

On lui a beaucoup reproché aussi l'apparente servilité avec laquelle il n'a cessé de solliciter la générosité de ses protecteurs. Que penser d'un homme qui demande une toge, quand on sait qu'il possède un domaine près de Rome ? Contrairement à ce qu'on a dit, les mécènes nétaient pas si rares. En réalité, il semble qu'il faille lire tout cela en prenant du recul ("au second degré", comme on dit) : les demandes continuelles et volontairement mesquines de Martial sonnent comme des provocation ; elles sont des accusations lancées à la face de la société romaines, qui ne sait pas reconnaître le vrai mérité, et quei refuse d'accorder au poète la place qui doit être la sienne : la première.

On comprend mieux ainsi l'hostilité latente, mais vive, qui opposait Martial à Stace. Ce n'était pas une rivalité de pique-assiette, encore qu'ils aient eu en partie les mêmes protecteurs. Mais c'est une opposition poétique, car Stace est un adepte de la forme longue (ecphrasis, épopée), doublée d'une incompatibilité de caractères entre le Romain de Stace et le Grec de Campanie.

Les avatars de l'épigramme - Martial n'a jamais cessé d'être lu, ni pendant l'Antiquité, ni au Moyen Age. Les grammairiens, les Pères de l'Eglise exploitent son oeuvre (avec des visées différentes, bien entendu). Son inluence sur Juvénal est évidente.

P. Laurens a décrit en un beau livre* toute l'histoire de l'épigramme, de ses origines grecques jusqu'à ses ultimes prolongements dans les littératures néo-latines ; nous y renvoyons le lecteur. Au VIIe siècle, l'Espagnol B. Gracian fonde la théorie de cette forme de rhétorique brève.

* P. Laurens, l'abeille dans l'ombre. Célébration de l'épigramme de l'époque alexandrine à la fin de la Renaissance, Paris, Les Belles Lettres, 1989.

 

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