>Le Satyricon
>Qualis homo erat ?
Le personnage / Le Satiricon / Le réalisme de Pétrone
Le personnage - Le personnage de Pétrone est aussi mal connu que l'époque à laquelle il a vécu. Des savants très sérieux ont proposé de le situer au début du IIIe siècle de notre ère, ou sous les Flaviens, ce qui est déjà plus plausible ; mais la plupart des historiens le datent du règne de Néron, et c'est l'hypothèse à laquelle nous nous rallierons.
Il s'identifie alors, probablement, avec C. (ou T.) Pétonius Niger, gouverneur de Bithynie, puis consul suffect en 61 ou 62. Tacite (Annales, 16, 18-19) nous apprend qu'il était un voluptueux, plein de raffinement et d'insouciance ; devenu l'ami de Néron, il passait à la Cour pour un arbitre de l'élégance, elegantiae arbiter : cette expression doit avoir un rapport, de cause ou de conséquence, on ne sait trop, avec le cognomen d'Arbiter que de nombreuses lui prêtent. Par la suite Pétrone encourut la jalousie du préfet du prétoire Tigellin qui le perdit dans l'esprit de Néron. Il dut se suicider, mais le fit avec la désinvolture qu'on lui avait toujours connue. Avant de mourir, nous dit Tacite, il composa une descripiton des débauches de Néron et l'envoya au Prince. Est-ce là le Satyricon ? s'est(on demandé ; la réponse est évidemment négative.
Le Satyricon - Le titre de l'oeuvre (on peu écrire Satyricon ou Satiricon) est un génitif pluriel grec ; il s'agit donc de Satyrica, d'histoires satiriques ou d'histoires de satyres : les deux sens sont présent en filigrane.
Nous ne possédons pas l'oeuvre entière, dont la longueur totale nous demeure inconnue, mais seulement des extraits plus ou moins substantiels. Une importante partie, le Festin de Trimalcion, n'a été découverte dans sa version complète qu'en 1650 dans un manuscrit de Trau en Dalamtie, aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale.
Les romans grecs que nous possédons (Les Ethiopiques d'héliodore, Les aventures de Leucippe et Clitophon d'Achille Tatius) sont de date voisine ; l'intrigue y est sentimentale, voire mièvre. Mais nous savons par des témoignages indirects et des découvertes papyrologiques qu'il y a eu des romans grecs du IIe, voire du Ier siècle de notre ère, dont le contenu était parfois réaliste, et même scabreux. Le rapport avec Pétrone est ainsi plus net. Le fondateur de la lignée passe pour être l'écrivain grec Aristide (vers 100 av. J.-C.), auteur d'un recueil de Fables milésiennes qui furent traduites en latin par Sisenna. Les "récits dans le récit" du roman de Pétrone (la matrone d'Ephèse, par exemple) proviendraient directement de ce modèle.
Mais le Satyricon est un mélange de prose et de vers. Par là il se rattache à une des branches de la satura romaine, celles Satires Ménippées de Varron et de l'Apolocoloquintose de Sénèque. A ce titre, les intentions parodiques de l'oeuvre sont indéniables : ainsi l'épisode de la tempête est une parodie de l'Odyssée, tandis que le Festin de Trimalcion prolonge sur un mode ironique la tradition issue du Banquet de Platon.
Le poème sur la prise de Troie reprend en sénaires iambique le sujet traité par Virgile au livre II de l'Enéide : derrière l'hommage rendu au plus grand des poètes latins se cache probablement une volonté d'émulation et comme l'affirmation d'une esthétique nouvelle. Quant au poème sur la guerre civile, son sujet est celui du livre I de la Pharsale de Lucain ; est-ce une parodie ? ou un "corrigé" ? Ou faut-il inverser les rôles et croire que c'est Lucain qui s'est inspiré de Pétrone ? Il est bien difficile de répondre.
Le réalisme de Pétrone - Nous connaissons assez bien la société et la vie quotidienne de l'époque pour pouvoir apprécier le réalisme du roman de Pétrone. Il se situe à plusieurs niveaux :
a/ Les personnages. Ils n'appartiennent pas à la bonne société, c'est le moins que l'on puisse dire. Trimalcion et ses invités sont des affranchis, d'origine orientale ou punique ; leur richesse (très relative, d'ailleurs) ne parvient pas à cacher leur manque de culture et leur sottise. Encolpe, Giton et Ascylte sont des marginaux aux moeurs plus que douteuses ; Agamemnon et Eumolpe, un rhéteur et un poète de bas étage. Plusieurs personnages sont proches de ce que nous appelons maintenant le quart monde.
b/ Le cadre. Pétrone promène sur toues choses un regard d'observateur et prend plaisir à des descriptions précises et humoristiques. Quelques exemples : la maison de Trimalcion peut être comparée à beaucoup de celles de Pompéi ; on a pu démontrer qu'elle reflétait l'esthétique et les habitudes domestiques de la fin du règne d'Auguste (quand Trimalcion était enfant), et qu'elle était donc ridiculement démodée au temps de Pétrone. La nourriture offerte par Trimalcion a intéressé les historiens de la cuisine romaine ; les gestes superstitieux des convives ou les scènes de magie sont des documents pour l'histoire des mentalités.
c/ La langue. Il était traditionnel que la satura romaine se donnât quelque liberté ; le grand style n'était pas de mise dans ce genre d'oeuvres. Mais Pétrone pousse ces possibilités beaucoup plus loin : ses personnages parlent un latin diversement familier ou fautif, selon les circonstances et selon leur niveau de culture. Les parties en vers utilisent une langue noble, un peu ampoulée (celle qu'on apprend dans les écoles) ; Agamemnon et Eumolpe, Encolpe et Circé parlent un assez bon latin quotidien, qui est la langue de la conversation ; avec Trimalcion on descend d'un degré ; avec certains de ses convives, c'est encore moins bien... Grâce à Pétrone, c'est la première fois qu'un latin "vulgaire" accède massivement au statut de langue écrite. Les linguistes trouvent dans le Satyricon de nombreux indices qui préfigurent l'évolution du latin vers les langues romanes.